Le précurseur, le novateur

Serge DERUETTE

Serge DERUETTE

Athéisme, matérialisme, égalitarisme communiste et projet révolutionnaire

Meslier est le premier penseur dans l’histoire des idées à réunir en une seule et même conception du monde et de la vie, l’athéisme, le matérialisme philosophique, l’égalitarisme communiste et le projet révolutionnaire de changer la société.Le premier athée à sortir l’athéisme de sa gangue élitiste, à le revendiquer comme pensée libératrice des masses. Il est le premier théoricien systématique de l’athéisme à se lancer dans une attaque aussi complète et radicale contre la religion, toutes les religions et toutes les superstitions, conçues comme autant d’impostures pour abuser le peuple. Le premier athée communiste – et donc le premier communiste athée – de l’histoire universelle de la pensée. Le premier philosophe, je le disais, à vouloir « transformer le monde ».

 

Dépassement du communisme utopique

Premier matérialiste systématique et conséquent depuis l’Antiquité, Meslier est aussi à la fois le plus profond et le premier à unir le matérialisme à l’athéisme de la façon la plus incontestable qui soit. Premier penseur, encore, à concevoir la « dialectique historique » de la nécessité et de la liberté : que le monde s’explique par lui-même mais qu’il faut cependant le révolutionner. Alors que, au XVIIIe siècle, tous les autres penseurs du communisme ou de l’égalitarisme l’envisagent comme utopique, Meslier est bien le seul théoricien à vouloir fonder une société sans classes par l’action populaire des masses. L’unique penseur révolutionnaire en France avant la Révolution.

 

La cause de l’inégalité et de la domination

Le premier à considérer la religion comme le produit et la preuve de l’oppression et de l’exploitation. Le premier à voir dans la propriété privée la cause de l’inégalité et de la domination. Le premier à comprendre que toute la richesse vient du travail.

 

Pionnier du féminisme

Pionnier de la libération de la femme, Meslier se prononce contre l’indissolubilité des mariages, parce que ses conséquences sont néfastes pour le couple aussi bien que pour les enfants et, de façon générale, pour les pauvres.

Sans être libertin (le libertinage est une pensée aristocratique et grande-bourgeoise aux XVIIe et XVIIIe siècles, or Meslier est tout sauf élitiste), il défend l’union libre et s’indigne que l’Église condamne ce qu’il appelle si joliment « ce doux et violent penchant de la nature ». Rare moment, notons-le, où il se laisse aller à une confidence au partage complice de laquelle il convie pudiquement ses lecteurs, Meslier écrit : « Sots aussi, à mon avis, sont ceux qui, par bigoterie et par superstition, n’oseraient goûter au moins quelques fois ce qu’il en est. »

Humanisme et sincérité

Un texte plein d’humanité et de sincérité Tout au long de son Mémoire fait de dénonciations et de démonstrations, c’est une argumentation serrée contre les défenseurs de la religion et de l’oppression que le lecteur découvrira. Mais aussi un texte plein d’humanité et de sincérité.

Une œuvre d’une clarté limpide, traversée de part en part par l’ironie, un rire toujours présent, railleur, qui retentit sarcastique, sardonique face aux aberrations qu’il relève au détour de certains textes religieux, et lorsqu’il s’agit de ridiculiser les arguties, les élucubrations, les abracadabrances dans lesquelles pataugent les « christicoles » et autres « déicoles », ainsi qu’il les appellent, lorsque d’aventure ils défendent des conceptions indéfendables, assument des contradictions inassumables, tiennent des propos intenables pour tenter de démontrer un indémontrable Dieu. Un rire franc, salutaire. Le rire de celui qui sait que l’histoire, un jour, lui donnera raison.

Et pourquoi le XXIe siècle ne serait-il pas celui de Jean Meslier ?